Le Football Club de Nantes a
été fondé dans les bistrots de la ville, place du commerce. C'est là
que se rassemblaient les pères fondateurs. C'est aussi là qu'a eu
lieu la première interview réalisée par A la nantaise. Au sein d'une
authentique institution, connue et reconnue par tous les amoureux du club
canari : le café La Perle.
Bruno, votre père, Pierre Lautrey, a fait partie des fondateurs du Football
Club de Nantes en 1943. Racontez-nous.
Mon père a en effet fait partie de l'équipe fondatrice. Il est resté
dirigeant du club jusqu'en 1945. Il était bénévole, tout comme ma maman
(Jeanne Lautrey) qui a quant à elle été la toute première secrétaire du
FCN. Alors que les Allemands occupaient encore la ville, les directions
des différents clubs de football locaux ont été assez fous pour se rassembler
derrière une bannière commune afin de former un club professionnel et se
lancer ensemble dans cette aventure sportive. Mon père venait de la Saint
Pierre, club de patronage catholique, tout comme la Mellinet. Se sont associés
à eux les clubs « de gauche ». Durant cette époque si singulière, le Football
Club de Nantes est le rassemblement de ceux qui croyaient au ciel et de
ceux qui n'y croyaient pas : il s'agit d'un modèle unique.
Que ressentirait votre père aujourd'hui en voyant le club dans un
tel marasme ?
Il serait désespéré ! Lui qui a connu tout le temps de la deuxième division
(NDLR : de 1945 à 1963), lui qui a vécu ces période si difficiles avant
de voir le Président Clerfeuille choisir le coach José Arribas… Aujourd'hui,
il déplorerait un tel retour en arrière et affirmerait haut et fort que
le club aurait dû préserver ses valeurs, continuer dans le même sens…
Quel regard portait-il sur le FC Nantes ?
Il voyait le FCN comme un club accroché à sa région. Un club formé de gens
du cru associés à des joueurs provenant de l'extérieur, signe d'ouverture.
Ce qui est arrivé par la suite - le développement de la formation, la
promotion des valeurs du football collectif… - correspondait parfaitement
à ce qu'il souhaitait. A partir de 1945 et jusqu'en 1973, en tant
que journaliste à la Résistance de l'Ouest (NB: qui deviendra plus tard
le journal Presse Océan), il a vu toutes ces idées se réaliser.
Vous avez donc grandi avec le FC Nantes ?
J'ai grandi dans l'ambiance FCN. J'ai connu tous les joueurs, toutes
les équipes. J'ai assisté à mon premier match au stade Saupin à l'âge
de quinze jours, dans ma voiture d'enfant. Je suis né le 21 août 1946,
c'était début septembre… Il se dit que le ballon est tombé sur la
capote, je n'ai jamais su si c'était la vérité…
Quel est le premier souvenir
qui vous vient à l'esprit ?
Nantes-Marseille en 1960 ! On approchait de la fin de la saison et une victoire
nous aurait permis de rêver à la première division. Il y avait du monde,
beaucoup de monde… 18 000 ? 20 000 personnes ? En vérité ce dont je
me rappelle avant tout, c'est ma propre performance ce soir là : je jouais
en cadet en lever de rideau, j'avais 14 ans et j'ai manqué une balle
de but pourtant immanquable. Ce soir-là, j'ai eu le droit aux huées de
tout un stade et aux remontrances de ma mère…
Votre plus beau souvenir ?
Bien sûr, c'est la montée en première division, Nantes - Sochaux au
stade Saupin en 1963. Jusqu'au bout cela a été un match terrible. Devant
l'enjeu, même Gilbert Le Chenadec, d'ordinaire imperturbable, n'est
pas parvenu à conserver son sang froid. Je vois encore la victoire finale
de cette équipe formée à la nantaise, si jeune, enrichie par l'arrivée
de joueurs qui étaient peu de temps auparavant totalement inconnus : Le
Chenadec, Eon, Suaudeau… Je me revois encore sur la pelouse après le
coup de sifflet final. Une ambiance extraordinaire : quand on attend ça
depuis vingt ans, c'est fou ! Sur la ville, l'impact de la montée
a été formidable. Et au-delà, on a admiré le beau jeu de Nantes…
Vous avez connu l'initiateur du jeu à la nantaise, José Arribas.
C'est avec lui que le club a gagné son identité. J'entretenais avec
lui des rapports particuliers : j'étais alors journaliste et suivais
les jeunes du club. A mes côtés il n'apprenait sans doute pas grand chose,
mais il aimait avoir le regard de quelqu'un de l'extérieur et était
toujours très attentif à moi. Il savait que j'appréciais ce jeu-là…
Il avait du tempérament, c'était un basque républicain, c'était un
dur ! Mais en même temps il était d'une générosité folle et d'une
ouverture d'esprit incroyable ! C'est par lui que tout est arrivé.
En tant que journaliste de Presse Océan, vous avez eu l'occasion
de suivre le FC Nantes à l'extérieur…
Un jour Coco Suaudeau m'a dit : « tu auras eu de la chance dans ta vie
de journaliste, on t'a quand même offert de bons spectacles ». Partout
en France, mes confrères m'enviaient de voir en permanence un tel football,
du jeu mais aussi des résultats… A l'étranger, Nantes était sans
cesse vantée pour la qualité de son jeu comme de son comportement, on bénéficiait
d'un capital sympathie incroyable. Pendant des années, Nantes ce n'était
que ça : Jules Verne et son football, point. Malgré tout, cette notoriété
là existe toujours dans l'esprit des gens…
Le jeu à la nantaise, selon vous, c'est dépassé ou intemporel ?
C'est toujours très actuel en plus d'être très sain ! Ces principes
là s'imposent, même dans d'autres sports. La mobilité, le démarquage,
la disponibilité, l'intelligence… Certains joueurs n'étaient
pas naturellement collectifs, mais José parvenait tout de même à les faire
jouer constamment avec les autres. Ces principes-là, on les a connus ensuite
avec l'Ajax, puis actuellement avec Arsenal et Barcelone qui jouent selon
des principes « nantais ». Nantes, c'est des solutions, plein de solutions…
Partagez-vous l'idée selon laquelle le FC Nantes est un patrimoine
à sauvegarder ?
Le FC Nantes appartient à tous ceux qui l'aiment ! Il a changé notre
jugement, un style nous a été enseigné et a modelé notre façon de voir.
Aujourd'hui, il n'y a plus le style nantais et, beaucoup plus grave,
il n'y a plus de style du tout ! Le FC Nantes est la propriété morale
de tous ceux qui le supportent. Il ne faut pas appréhender les choses qu'en
terme d'espèces sonnantes et trébuchantes, il y a encore plus important
que ça. On n'est pas que des poètes, mais on est aussi des poètes…
Vous avez adhéré à l'association et vous étiez présent à la conférence
de presse annonçant son lancement public. Pourquoi ?
Parce qu'on n'a pas le droit de laisser mourir ce club sans réagir
! En tout cas moi, je ne me sens pas le droit de laisser faire ça ! Car
j'ai vécu une histoire avec ce club. Mais aussi parce que depuis mon
départ en retraite je suis un supporter. Pour tous ceux qui ne sont pas
parvenus à prouver qu'effacer l'histoire de ce club est la solution,
A la nantaise est une bouée de sauvetage qui peut leur permettre
de revenir aux racines.
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