C'est pendant le match d'ouverture de la Coupe du monde 2010 qu'A la nantaise a été reçue par l'ex-défenseur international du FCN Patrice Rio. « Les Bafana Bafana d'Afrique du Sud portent les mêmes couleurs que nos Canaris », remarque son épouse Patricia qui nous apprendra par ailleurs que le dimanche 18 novembre 1984 - sans doute la date la plus sombre de l'histoire du club -, c'est sur la voie-express située juste derrière chez eux que les très jeunes et très prometteurs Jean-Michel Labejof et Seth Adonkor, le demi-frère de Marcel Desailly, ont perdu la vie en se rendant chez leur coéquipier Laurent Obry : « Le FC Nantes, ce sont aussi des histoires tristes... Mais le FC Nantes, c'est avant tout une belle histoire de famille, ce qui n'existait sans doute pas ailleurs ». Et celui à qui Marcel Desailly dit un jour « tu étais mon idole » a répondu à nos questions. Sans détour, comme à son habitude.

 


Bruno Lautrey nous a expliqué à quel point le FC Nantes l'a changé, à quel point il l'a modelé. Partagez-vous ce ressenti ?

Le FCN m'a formaté, c'est grâce à lui que j'ai réussi ma carrière. Avant d'arriver à Nantes, mes aptitudes étaient essentiellement physiques. J'étais un très bon tacleur, j'avais un très bon jeu de tête mais dans l'ensemble mes qualités étaient limitées, j'avais mille lacunes… Au FCN, j'ai travaillé au quotidien les aspects techniques et tactiques, et à force de réflexion comme d'analyse, j'ai progressé jusqu'à atteindre l'équipe nationale avec laquelle j'ai participé à la Coupe du monde 78.

Fils de joueur international, vous êtes vous-même devenu joueur international…

J'ai commencé à Rouen où j'évoluais en CFA tout en exerçant le métier de plombier-chauffagiste. L'entraîneur de l'équipe première André Gérard savait que je réalisais de bons matchs et m'a donc fait signer stagiaire-professionnel. La réaction de mon père a été de me dire « tu es fou, le football est tout sauf un métier d'avenir… ». J'ai donc signé contre son avis. Trois mois plus tard, je devenais professionnel. Très discret, mon père Roger Rio ne me livrait jamais d'encouragements, mais il suivait malgré tout de très près mes performances. Lui qui avait été avant la guerre un grand footballeur, sans l'avouer, devait être fier… Il a eu 18 sélections à son actif, j'en ai eu 17.

Dans quelles circonstances êtes-vous arrivé au FC Nantes en 1970 ?

Durant la saison 1969-1970 avec le FC Rouen, j'ai joué à deux reprises contre Nantes. Robert Budzynski a dû apprécier puisqu'il a sollicité le FC Rouen, et moi-même. Cela s'est réglé en quelques minutes… Je connaissais la réputation de Nantes, je savais qu'il s'agissait d'un club où l'on jouait bien au football et qui bénéficiait d'une belle image…

Vous avez alors connu José Arribas…

Un super souvenir ! Ce n'était pas, c'est le moins qu'on puisse dire, un grand communiquant. Mais quel technicien ! Ce qu'on a connu avec José Arribas, on l'a connu ensuite avec Jean-Claude Suaudeau : la technique était la même. Sans cesse répétés, les gestes devenaient naturels dans la compétition. Grâce au travail du quotidien, nous obtenions la performance. Et le plaisir.

L'ensemble des joueurs était attaché à ces valeurs et à ce savoir-faire ?

Nous étions imprégnés par ça ! Car les entraînements t'enseignaient ce football collectif et technique. Grâce à la répétition de nos efforts, nous progressions. Et lorsque les entraînements étaient terminés, nous faisions le même bilan : « c'était génial ! ». Nous avions un état d'esprit et une philosophie en commun.

Avec les Jaunes, vous avez remporté quatre titres de champion de France : 1973, 1977, 1980 et 1983. Le plus beau ?

Le premier, celui qui te fait découvrir ce que c'est… Un grand bonheur ! Quand tu te bats pendant neuf mois pour l'obtenir et que tu l'obtiens…

Et s'il n'y avait qu'un match, un seul, à retenir ?

Le match aller de la demi-finale de Coupe des Coupes contre Valence, en 1980, à Saupin dans une ambiance de feu. Trente ans après, cela reste encore tout frais dans mon esprit, dans ma mémoire. Nous avions réalisé une belle prestation mais avions eu du mal à conclure. Et les Ibériques s'en sont tirés miraculeusement avec une défaite 2-1. A peine arrivés sur la Costa de Valencia pour effectuer le match-retour, nous avons appris la mort de notre coéquipier Omar Sahnoun, le cœur n'y était plus, nous avons perdu 4-0. Cette année encore, nous avons été sortis par ceux qui sont allés au bout et ont soulevé la coupe.

Aujourd'hui, quel rapport entretenez-vous avec le monde du football ?

Depuis 1995, je suis consultant sur Canal Plus. Je commente les matchs, pour chaque journée de Ligue 1 et pour des matchs italiens, espagnols, anglais… Cela m'a ouvert les yeux sur énormément d'aspects du football. Le côté technique me passionne. Grâce à l'image, je fais sans cesse des découvertes. Je gagne en expérience, je progresse…

 

Vous commentez les matchs de Ligue 1, or votre club de cœur n'en fait plus partie. Quel regard portez-vous sur le FC Nantes actuel ?

Ce FC Nantes là ne m'intéresse pas. Avoir vécu quarante années au plus haut niveau et se retrouver dans cette situation, c'est purement dramatique. Tout ce travail mis à mal, c'est navrant. Mes regrets sont profonds…

Qu'attendez-vous, avant tout ?

Avant tout, des résultats, c'est ce qui prime. Mais pour obtenir des résultats, il faut une qualité de jeu, maintenue sur une saison. Sinon, s'il n'y a pas de fond de jeu, s'il n'y a pas la manière, ça s'arrête, on ne peut pas prétendre être performant sur la durée. C'est ma conviction, moi qui suis imprégné de football collectif, de football en mouvement, de football spectaculaire…

La continuité dans le travail, c'est ça qui est efficace, non ?

Nantes a été initié par Arribas, puis Suaudeau, puis Denoueix. Regardez Barcelone : cette manière de jouer, initiée par Cruyff, se perpétue. Je me régale de voir jouer le Barça, c'est le panard ! Et c'est bien le fruit de la continuité d'un travail, comme ce qu'a fait Nantes pendant des décennies… Lorsque c'est ancré, une conception se perpétue. A condition d'avoir les personnes aux bons postes et qu'il n'y ait pas d'ingérence. Les dirigeants ne doivent pas considérer qu'ils ont le droit d'expression sur tout.

Vous avez bien souvent eu le courage de manifester publiquement votre désarroi devant la situation actuelle de la maison jaune…

Je ne suis pas dans le club donc je me permets de dire des choses. J'aime trop le FC Nantes pour aujourd'hui ne rien dire. Je ne peux pas me taire, c'est comme ça, il faut me prendre comme je suis. Je veux que le club dans lequel j'ai passé quatorze années de ma vie retrouve son niveau de performance et joue à nouveau les premiers rôles. Si en plus il y a la manière, je suis preneur…

La formation à Nantes, c'est utile ?

C'est incontournable. C'est cher et contraignant, mais c'est incontournable car c'est le fonds de commerce de Nantes : il faut laisser les jeunes s'exprimer et le FCN doit revenir à ce qu'il a toujours su faire et bien faire ! Il faut à tout prix informer les partenaires comme les supporters que ce sera un travail de longue haleine, qu'il faudra de la patience et du courage…

Le retour d'anciens canaris au sein du Centre de formation, c'est une bonne nouvelle ?

Cela va dans le bon sens bien sûr ! Maintenant, j'attends de voir, il faut que les discours des dirigeants s'accordent enfin avec leurs actes. Ce que je préconise, c'est 18 à 20 joueurs professionnels, bien sélectionnés, formant un ensemble cohérent, et autour il faut intégrer des jeunes à petite dose. C'est ce que Nantes a toujours fait, provoquant les succès que l'on connaît.

Vous rendez-vous toujours au stade de la Beaujoire ?

Je n'y suis pas allé une seule fois durant cette dernière saison. Il y a deux ans, je continuais à faire l'effort même si je n'étais pas convaincu par la qualité de jeu. En voyant ce qui s'est passé ces derniers temps, j'ai pris la décision de ne plus remettre les pieds au stade.

Le FC Nantes, c'est pourtant le patrimoine de ceux qui l'ont fait ?

Pas seulement : c'est le patrimoine de ceux qui l'ont élevé au plus haut niveau mais il appartient aussi à toute une ville, toute une métropole, toute une région. Il y a quelques temps encore, des gens provenant de tous les départements limitrophes et même au-delà faisaient le choix de multiplier les kilomètres pour se rendre dans un stade dans lequel il n'y avait pourtant plus de places… Le FC Nantes est un phénomène, il faut prendre conscience de sa capacité à impacter tout un territoire. Le FC Nantes fait vivre. Et c'est pour cela qu'il faut redoubler d'efforts afin qu'il retrouve l'élite du football français.

Vous et Patricia avez adhéré à A la nantaise, pourquoi ?

Parce qu'il est nécessaire aujourd'hui de sauver le club et cela passe par un retour à ses valeurs, à ce qui a fait son identité. Je félicite, j'encourage et j'aiderai avec grand plaisir A la nantaise car je trouve cette initiative extrêmement louable. Si l'association peut peser sur les décisions futures, un grand pas en avant sera fait et nous pourrons repartir sur des bases saines. Aujourd'hui le jeu à la nantaise n'existe plus, un patrimoine a été dilapidé, il faut le retrouver !

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